Une jument qui maigrit en lactation, est-ce normal ?

Publié le par Alpha et Omega

 

Au propriétaire qui s’inquiète de l’état de sa jument allaitante, on entend souvent répondre « C’est normal, la lactation, cela sèche toujours les juments ». Lorsqu’elle en arrive à ressembler à un sac d’os, le coupable est vite trouvé « C’est le poulain qui tire trop, il faut le sevrer car elle est trop bonne laitière ».

 

Mais est-ce vraiment normal qu’une jument par ailleurs en bonne santé, ayant terminé sa croissance et non âgée, ne puisse pas supporter les 6 mois de lactation nécessaires sans en souffrir ?

 

Ma grand-mère disait toujours : « un enfant, une dent » et considérait comme normal qu’une jeune maman ait des pertes de dents à chaque nouvelle maternité. Aujourd’hui, une telle expression est totalement oubliée… et c’est heureux.

 

Alors non, il n’est pas normal qu’une jument maigrisse outre mesure pendant la lactation. Oui, je sais que c’est fréquent voire habituel mais ce n’est pas parce qu’on le voit souvent que c’est normal. On le voit car si l’alimentation des juments gestantes est souvent pléthorique par rapport à leurs besoins, des allaitantes nourries comme des gestantes en fin de gestation et guère plus se rencontrent tous les jours.

 

J’ose le dire : la jument allaitante qui sèche, c’est une erreur d’alimentation. Si elle est bonne laitière, si le poulain tire beaucoup, on pourra avoir une très très légère perte d’état mais rien de plus. Deviner les côtes oui, avoir des creux à ce niveau, le dos en baignoire et les muscles au Père Lachaise, non.

 

Combien de fois ne me suis-je pas fait vilipender et clouer au pilori pour avoir dit cela !

Et pourtant, depuis des années, je persiste et signe, fusse avec le sentiment diffus de jouer aux provocatrices.

 

Et bien non. Si je mets parfois les pieds dans le plat, d’autres, et non des moindres, ne se gênent pas pour les agiter avec un petit rire sadique.

 

Ainsi, l’INRA dans son échelle de notation de l’état d’engraissement du cheval considère que l’optimum selon le type d’animaux est entre 2,5 et 3,5 sur une échelle de 0 à 5. OK. Mais à l’encontre de ce qu’on entend souvent, il considère que l’optimum pour une jument en fin de gestation ou début de lactation est à 2,5 (donc légèrement maigre) et qu’il est à 3,5 au tarissement (donc légèrement grasse).

 

Cela veut dire qu’il préconise une jument dont on voit les côtes au moment de la mise bas et qu’il faut palper pour les sentir en fin de lactation et donc forcément une prise de poids en cours de lactation.

 

Plus intéressant encore, ce petit schéma de Martin-Rosset, Doreau et Guillaume (excusez du peu !) extrait de Nutrition et Alimentation des chevaux (2012). On y voit la répartition du poids d’une jument au cours du cycle de reproduction.

 

Nutrition et alimentation des chevaux, Martin-Rosset coord, INRA 2012

Nutrition et alimentation des chevaux, Martin-Rosset coord, INRA 2012

Ce qui nous intéresse, c’est la zone en orange foncé représentant la masse corporelle. Vous constatez aisément qu’elle descend en fin de gestation pour remonter au cours de la lactation et atteindre au sevrage le poids qu’elle avait l’année précédente.

 

Comment ce « miracle » est-il possible ?

 

Le poids total de la jument est stable sur la fin de la gestation mais comme le poulain grandit, la masse restante diminue. La jument a donc moins de réserves corporelles sous forme de graisse.

 

A la mise-bas, cette situation entraîne une augmentation rapide de l’appétit de la jument qui se fait moins bien sur une jument grasse. Comme l’alimentation est au top et parfaitement équilibrée, la jument couvre ses besoins. On en arrive à la situation que je décrivais, la jument ne maigrit pas.

 

Mais qu’est-ce qui fait que dans ces expériences, les juments grossissent pendant la lactation ? La mise à l’herbe. Et la mise à l’herbe avec les critères INRA, c’est-à-dire avec les surfaces nécessaires, au repos depuis l’automne, avec quelqu’un qui sait produire de l’herbe, qui gère les clôtures, les rotations, les refus, les temps de pousse, le chargement… Il ne s’agit pas là d’un pré d’exercice, d’un lieu de vie où les chevaux ont passé l’hiver ou d’un paddock en herbe surpâturé.

 

Cela signifie donc qu’un éleveur qui maîtrise bien son cycle de production d’herbe et qui a les surfaces suffisantes doit pouvoir assurer un état corporel légèrement gras au sevrage. Donc sur les juments vides, il peut retarder l’âge au sevrage s’il le souhaite.

 

Si vous n’êtes pas dans ce cas, que vous n’avez pas les surfaces, le temps, les connaissances et le matériel, vous pouvez très bien alimenter votre allaitante avec un pré de moindre qualité et du bon foin. Dans ce cas, vous vous retrouvez dans le cas que j’ai décrit. Une jument correcte à la mise-bas (et non légèrement maigre car vous savez que vous ne pourrez pas compter sur l’herbe pour rattraper le coup) et qui au sevrage aura conservé son état et sera en pleine forme.

 

Et bien sûr dans les deux cas, il faut un aliment complémentaire et un complément minéral vitaminé.

 

Mais une jument qui maigrit, c’est anormal… et là je ne suis plus la seule à le dire.

Catherine Kaeffer

 

 

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