Erreur de jeunesse

Publié le par Anne et Cat

 

Tout le monde l’appelait " le fauve ".


Si on s’approchait du box, il jaillissait, dents en avant, oreilles couchées et cherchait à vous chopper.

Il ne plaisantait pas. Il était réellement dangereux. Par deux fois, il avait envoyé quelqu’un aux urgences. Son propriétaire parlait de l’abattre.

Depuis 3 semaines, il n’était plus sorti. Son box n’était plus fait. On le repoussait avec une fourche pour jeter la nourriture par dessus la porte.

Sans relâche, il tournait en grinçant des dents. Sans relâche, il tapait contre le mur.

Un fauve.


On était deux amies. On s’est assises à 3 mètres du box. On le voyait seulement par moments mais on l’entendait tourner et taper.

A force, on s’est mis à ressentir ce qu’il sentait. Le fauve souffrait.


Alors ce matin-là, on a pris une bouteille d’alcool camphré (on fait avec les moyens du bord).

Mon amie l’a attiré d’un côté. Je suis entrée vivement dans le box, l’ai attrapé par le licol et je l’ai coincé contre le mur.

La peur de ma vie. Coincé contre le mur avec une paroi devant, une derrière lui, il se battait de toutes ses forces.

Puis mon amie est entrée, lui a versé de l’alcool camphré sur le dos et a commencé à le masser, doucement tout en lui coinçant les fesses.

Il est devenu fou. Je lui ai tordu l’encolure dans le coin. Il roulait des yeux exorbités. Il frappait des antérieurs, des postérieurs, cherchait à mordre, à tuer…


Petit à petit, l’alcool a commencé à chauffer le dos. La bataille est devenue moins dure. Il ne tapait plus et se contentait de grincer des dents. Puis, il a fallu le retourner, le plaquer contre une autre paroi pour masser l’autre côté du dos. J’avais l’impression de tenir une grenade.


Au bout d’un long moment, je me suis rendu compte que je ne tenais plus rien. Les oreilles n’étaient plus couchées. L’encolure était détendue, la tête basse.

J’ai pris à mon tour de l’alcool et nous avons continué à le masser, chacune de notre côté.


Il est resté immobile, le bout du nez presque au sol, les yeux mi-clos et il a laissé échapper un soupir. On l’a couvert chaudement et on l’a laissé. Deux heures plus tard, il n’avait pas bougé.


Le lendemain, dès notre entrée dans l’écurie, on l’a appelé. Les dents ont jailli. Puis il nous a vues. Les oreilles se sont relevées. Nous avons mis de l’alcool camphré sur nos mains. Dès qu’il a senti l’odeur, il a reculé pour nous laisser entrer et s’est tenu immobile, tête basse au milieu du box. Ce jour-là, après le massage, nous l’avons sorti en main pour brouter un peu pendant qu’on lui refaisait un box propre.


La suite a été très rapide. Les bases de notre pacte étaient posées. On faisait attention à son dos et lui en échange, serait passé par un trou de souris si on le lui avait demandé.


Normalement, dans un bon livre, on s’arrête là sur une vision de cheval heureux, au galop dans le soleil couchant, la crinière au vent… une pure image de bonheur et de liberté.


Mais, j’ai intitulé cet article " erreur de jeunesse ". Oui, on était jeunes. Tout le monde nous félicitait d’avoir " dompté " le fauve. C’est sûr que c’est flatteur. On a bien essayé de dire qu’il n’était pas cassé mais qu’on avait simplement passé un accord.

On aurait peut-être dû insister plus. Est-ce que cela aurait suffit ? Je ne sais pas, mais je m’en suis toujours voulu.


Toujours est-il que son propriétaire a voulu le refaire travailler comme avant. C’était un délicat, son propriétaire. Pour lui, une balade, c’était comme dans les films. Le cheval sort de l’écurie, s’élance au grand galop à travers bois et champs et rentre blanc d’écume.


Le cheval a essayé de dire non, que ce n’était pas ça l’accord, qu’il ne voulait plus souffrir comme ça…

Il s’est pris une rouste.

Il a mis son propriétaire par terre et a tenté de le tuer.

Il a été abattu.

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erreur jeunesse

Publié dans Anecdote

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