La fourbure de pâturage : comprendre le rôle des fructanes

Publié le par Anne Cat et François

 

Les céréales sont souvent accusées de provoquer des fourbures chez le cheval ou le poney car trop riches en amidon. Mais on peut observer aussi cette maladie sur des chevaux en pâturage exclusif... Contradictoire ? Et bien non, pas vraiment.

 

Les glucides contenus dans une plante se rangent en deux catégories : les glucides structurels (cellulose, hémicellulose...) et les glucides non structurels, entendez par-là ceux qui ne font pas le « squelette » de la plante mais qu'on retrouve à l'intérieur des cellules (amidon, fructanes). Vous voyez on retrouve déjà nos deux compères, l'amidon et le fructane, dans la même catégorie !

 

Fidèles lecteurs de Techniques d'élevage que vous êtes, vous me direz tout de go que les glucides non structurels sont digérés par les enzymes dans l'intestin grêle du cheval et que les structurels sont dégradés par la flore du gros intestin.

 

Et vous avez raison... sauf pour les fructanes.

 

Le problème des fructanes, c'est que ce sont des polymères du fructose dont la structure chimique comprend des liaisons de type β 1-4. Et le cheval n'a pas l'enzyme nécessaire pour les détruire. Les fructanes parviennent donc intacts dans le gros intestin.

 

Vous savez que s'il y a un apport massif d'amidon par exemple lorsque le cheval mange une quantité importante de concentrés, les capacités de traitement de l'intestin grêle sont saturées et l'amidon en surplus parvient dans le gros intestin entraînant des problèmes au niveau de la flore (dysmicrobisme).

 

Je dirais que par analogie, on peut considérer que les fructanes sont toujours en surplus.

 

Attention, les fructanes font partie de l’alimentation naturelle du cheval et ne provoquent pas systématiquement des problèmes de dysmicrobisme, sinon les chevaux auraient depuis longtemps disparu de nos contrées mais disons qu'il n'y a pas de « zone tampon » ni de marge de sécurité.

 

Il a été démontré expérimentalement que la dose de 10 g de fructanes/kg poids vif est suffisante pour d’induire la maladie de façon systématique. Pour un cheval de 500 kg, cela correspond à 5 kg de fructanes.

 

Ces deux composés, amidon et fructanes, sont des glucides de réserve de la plante. C'est de l'énergie qu'elle met de côté pour des synthèses ultérieures, son garde-manger en quelque sorte. En outre, les fructanes permettent à la plante de se défendre contre un stress qu'il soit hydrique, thermique mais aussi une carence.

 

L'amidon est stocké dans le grain, c'est la nourriture de la future plantule.

Les fructanes sont répartis dans la plante... ce sont des réserves pour ses synthèses à elle. Elles sont très importantes sur le long terme puisque ce sont elles qui permettent aux plantes de nos zones tempérées de survivre en période hivernale.

 

Lorsque le soleil brille, la plante se sert de la photosynthèse, pour produire de l'énergie... on a tous appris cela à l'école. Cette énergie, soit elle l'utilise tout de suite, soit elle la stocke à plus ou moins long terme. A noter qu'à priori, cette capacité de stockage n'est pas limitée. Puis elle l'utilise pour sa croissance quand le besoin s'en fait sentir.

 

C'est donc un classique problème de baignoire : apport par le robinet de la photosynthèse moins élimination par la bonde de la croissance. Et comme dans tout problème de robinet, la question est : quel est le niveau de l'eau (pardon, des fructanes) à la fin ?

 

Pour corser l'affaire, ces deux phénomènes, photosynthèse et croissance, n'évoluent pas de façon parallèle.

 

Voyons ce que cela donne au cours de l'année.

 

En hiver, température froide et ciel gris : pas de croissance (bonde de la baignoire fermée) mais pas de photosynthèse (robinet fermé aussi) non plus donc pas de problème.

 

Mais dans le cas de journées froides et ensoleillées sur une période de plusieurs jours, la photosynthèse fonctionne mais il fait trop froid pour que la plante pousse (on estime en général le minimum à 10 ° mais évidemment cela dépend de la plante). Le robinet coule et la bonde est fermée donc le taux de fructanes grimpe.

 

Début de printemps avec un temps très doux et couvert : peu de photosynthèse mais croissance, ce qui entraîne une chute des fructanes (le robinet est fermé et la bonde est ouverte, donc le niveau de l'eau baisse dans notre baignoire théorique !).

 

Pleine période de pâturage, soleil et croissance maximale de l'herbe, la croissance utilise les fructanes produits. Le robinet est ouvert mais la bonde aussi donc il n'y a pas de risques.

 

Arrive une sécheresse d'été : pas d'eau donc pas de croissance mais de la photosynthèse quand même. Accumulation de fructanes.

 

Si la sécheresse est telle que la plante meurt, il n'y aura plus accumulation de fructanes mais l'herbe morte peut encore en contenir pas mal si elle a « agonisé » suffisamment lentement. Robinet fermé, bonde fermée mais beaucoup d'eau dans la baignoire.

 

L'accumulation des fructanes est maximale au printemps et à l'automne à des périodes où les différences de températures entre le jour et la nuit peuvent être importantes. Les teneurs en fructanes peuvent être multipliées par 10 selon la température extérieure.

 

Vous en concluez facilement que d'une année à l'autre, d'une région à l'autre, il peut y avoir des variations très importantes du risque « fructanes ». Ainsi, on a coutume de dire que c'est en mai que le risque de fourbure de pâturage est le plus important. Et pour ce faire, on se base sur des études américaines établies dans une zone au climat continental où l'hiver dure assez longtemps. Ce n'est pas forcément le cas chez nous.

 

Chacun doit donc adapter son raisonnement en fonction de ses conditions particulières. C'est ainsi qu'on peut avoir une fourbure de pâturage en plein mois de novembre avec des poneys au pré toute l'année parce qu'il y a une période importante de temps froid (bonde fermée) mais ensoleillé (robinet ouvert).

 

A bientôt pour la suite de la passionnante saga des fructanes ! Moi, pour me changer des baignoires, je vais aller prendre une petite douche...

 

Cat

 

Chevaux au pré avec couverture. Copyright Techniques elevage Nantes