Le poulain et le médicament : prudence est mère de sûreté

Publié le par Anne et Cat

 

L'administration d'un médicament pourtant adapté à l'espèce équine à un poulain peut réserver bien des surprises : réponse faible, aberrante, toxicité inattendue... Pour mieux comprendre ce phénomène, il convient de se rappeler que tout médicament peut être décrit selon 4 caractéristiques : ADME (Absorption, Distribution, Métabolisation, Élimination). Et que le poulain n'est pas un adulte miniature quoi qu'on puisse en penser et nous allons le voir !

 

1ère étape : l'absorption de votre médicament

 

Dans un article précédent, nous avons vu que l'intestin grêle est perméable aux macromolécules, pendant les 24 premières heures, permettant ainsi le passage des immunoglobulines de la jument. Mais ce libre-passage de l'intestin grêle laisse aussi passer d'autres molécules qui ne traversent pas la barrière intestinale chez l'adulte ou le poulain un tout petit peu plus âgé. Cela peut tout à fait être le cas de votre médicament ! C'est ainsi que sur un poulain nouveau-né, vous pouvez avoir un effet systémique que vous n'aurez pas sur son congénère âgé d'une semaine.

Par exemple, le framycétine (antibiotique de la famille des aminosides) normalement pas absorbé par voie orale chez l'adulte, passe en systémique chez le poulain.

 

2e étape : la distribution de votre médicament

 

Une fois administré, un médicament circule et se répartit dans l'organisme en fonction de ses propriétés chimiques et notamment de son côté plus ou moins hydrosoluble.

 

Deux principales informations pour cet élément :

  • Le poulain a un pourcentage d'eau corporelle total plus élevé que le cheval adulte.

Or, l'eau dans le corps est divisée en deux catégories, l'eau intracellulaire (dans la cellule) et l'eau extra-cellulaire (en dehors de la cellule). L'eau extra-cellulaire est elle-même divisée en deux : l'eau plasmatique dans le sang et l'eau interstitielle dans les tissus mous.

Cette quantité d'eau supplémentaire chez le poulain est localisée au niveau extra-cellulaire. On a donc une dilution de la dose du médicament diminuant notablement son efficacité. Cela explique certaines différences de posologie au kilo. La différence diminue au cours du temps. Il faut 4 à 8 semaines que le poulain atteigne le pourcentage d'eau d'un adulte.

A noter que les molécules les moins hydrosolubles sont prises en charge à l'aide des protéines plasmatiques donc elles sont tout autant diluées que les molécules hydrosolubles. Revendication : égalité pour toutes les molécules !

  • La barrière entre le sang et le cerveau est immature.

Les molécules passent plus facilement (le poulain est une vraie passoire !). La maturation se fait en 8 semaines après la naissance. Certaines molécules, tels que les pénicillines, les tétracyclines et les sulfamides, normalement exclues du système nerveux central chez l'adulte, entrent dans le cerveau . Cette entrée peut donc directement affecter les fonctions neurologiques de manière plus marquée ou faire apparaître des effets secondaires au niveau cérébral.

 

3e étape : le métabolisme de la molécule active

 

Les réponses thérapeutiques aberrantes sont essentiellement dues à des différences qualitatives et quantitatives dans la métabolisation de la substance active. Ce phénomène se situe essentiellement au niveau du foie.

 

Le deux étant notre nombre fétiche, on a donc deux grandes étapes dans la métabolisation :

  • La phase I : la molécule va être oxydée, réduite ou hydrolysée par l'organisme afin d'être plus facilement éliminable.

Le poulain,encore immature ne possède pas encore toutes les capacités de l'adulte. Il peut difficilement oxyder les molécules ce qui, pour de nombreuses substances, induit un temps de résidence dans l'organisme plus important (car tant que l'oxydation n'est pas faite, l'élimination est difficile) et un renforcement de la toxicité (la substance active est plus concentrée plus longtemps : la totale !).

 

Exemple des molécules méthémoglobinisantes : les poulains y sont nettement plus sensibles que les adultes.

 

  • La phase II ou conjugaison est l'ajout sur la molécule d'un supplément augmentant encore sa solubilité dans l'eau. Cette étape n'est utilisée que pour les molécules les moins hydrosolubles et donc très difficilement éliminables telles quelles par le rein.

    Le poulain a une conjugaison inefficace et donc les médicaments et les toxiques sont plus concentrés plus longtemps.

 

La distribution et la métabolisation : qui gagne ? D'un côté, une dilution plus importante donc moins de toxicité (mais moins d'action aussi) et de l'autre une métabolisation peu efficace donc une élimination plus difficile...

 

En fait, dans cette course la métabolisation est la grande gagnante notamment par voie orale : le pic de concentration de la substance sera plus important puisque l'élimination se fera au compte-goutte alors que l'arrivée se fera plus rapidement (si le poulain a moins de 24 heures) ou à vitesse égale (ensuite) à ce que l'on observe chez l'adulte.

 

Dernière étape : l'élimination

 

Chez le poulain, la fonction rénale est peu efficace : la filtration glomérulaire est réduite et la fonction tubulaire est diminuée.

 

Le rein est constitué de néphrons. Ces néphrons sont constitués :

  • d'une glomérule : c'est ici que se fait la première filtration. Le liquide recueilli n'est pas aussi concentré que l'urine finale.

  • Des tubules (tubule proximal, puis la Anse de Henlé, ensuite tubule distal et enfin, tube collecteur) qui permettent la récupération d'eau, de minéraux, d'acides aminés et de glucose. Ainsi, on obtient l'urine terminale.

 

La filtration glomérulaire réduite montre une difficulté à éliminer des toxines dans l'urine dite primaire. La fonction tubulaire diminuée signifie des urines peu concentrées et une perte d'eau plus importante que pour un adulte.

 

Cette inefficacité augmente le temps de résidence des molécules dans le sang et maintient une concentration élevée des molécules.

 

A noter que l'utilisation d'antibiotiques en prévention des infections néonatales ne se révèle pas significativement efficace, alors qu'il existe des preuves évidentes des dommages potentiels de leurs utilisations provenant des effets toxiques directs et de l'émergence de résistance contre les antibiotiques.

 

Conclusion : Comme vous avez pu le constater, beaucoup d'inconnues subsistent quant à l'impact réel d'un médicament chez le poulain. En outre, comme il s'agit d'un animal qui évolue rapidement, le même médicament peut avoir des effets nettement différents d'une semaine sur l'autre. Et si l'individu a une particularité, vous n'avez bien sûr pas eu le temps de la découvrir... En résumé, on ne sait pas vraiment ce que l'on fait lorsqu'on donne un médicament à un très jeune poulain.. Sauf en cas d'urgence, l'utilisation de médicaments avant les 30 premiers jours doit donc être évitée comme chez le nourrisson !

 

François

 

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