Les années de misère : explication du phénomène

Publié le par Catherine Kaeffer. Alpha et Omega

Nous avons vu que lorsqu’on retourne une prairie dégradée, on a une bonne production d’herbe les premières années mais qu’au bout de 3 ans, cela se dégrade et qu’on a ce qu’André Voisin appelle les années de misère.

Les causes de ce phénomène sont multiples mais relèvent toutes de la différence entre l’écosystème prairial et une terre cultivée.

Une prairie accumule dans son sol de la matière organique grâce aux parties sénescentes des plantes, aux déjections des animaux qui pâturent, aux racines qui meurent en terre. Au fil des années, la teneur en matière organique de la prairie augmente.

Cette matière organique doit être transformée en humus pour être assimilable par les plantes. C’est le rôle de microorganismes et de la microfaune de la prairie. Le sol est stable, les conditions sont stables, tout un écosystème vivant existe dans le sol pour faire ces transformations.

Évidemment, au moment où on retourne, on modifie totalement la structure du sol. Pour la microfaune, c’est catastrophique : asséchement, modification des strates, changement des conditions de vie entraînant une chute importante de la vie du sol. Pour les adeptes de la pêche à pied, c’est comme ce qu’on fait lorsqu’on retourne un rocher et qu’on ne le remet pas en place. Ce qui se trouvait bien dessus au soleil, se retrouve immergé dessous et meurt. Ce qui se trouvait bien dessous dans un milieu humide, se retrouve à sécher dessus et meurt aussi.

Lorsqu’on retourne, on tue aussi la majorité des plantes présentes… eh oui, c’est le but puisqu’on va les remplacer par des graines super sélectionnées. Sauf que ces graines super géniales ont été sélectionnées dans des conditions qui ne sont pas les vôtres, au niveau sol, climat et aussi que leur productivité a été testée par fauche… et vous, vous allez les exploiter en pâturage. Ce sont des bottes de pluie sélectionnées par des Touaregs. Rien ne dit que dans les brumes écossaises ou sur les verts pâturages de Normandie, elles soient aussi performantes que prévu… P’tet ben qu’oui, p’tet ben qu’non.

Et puis, en tuant les plantes, on tue aussi leurs racines. Or ce qui est important c’est la capacité d’un sol à être pénétré par l’eau et à la retenir, donc sa porosité, sa granulométrie. Sous une prairie, le sol est structuré à la fois par le chevelu racinaire très dense et par ces millions de « laboureurs lilliputiens » que sont les êtres qui vivent dans le sol.

Destruction des racines, destruction de la faune, le sol va se tasser inexorablement.

Dans une grande culture, l’agriculteur repasse régulièrement avec ses engins pour détasser le sol entre deux cultures. Mais sur une prairie temporaire, non. La première année, c’est pas trop mal. La seconde c’est moins bien. La troisième c’est encore plus tassé.

Ajoutez à cela que comme nous l’avons vu, le sol d’une prairie est très riche en matière organique qui est apportée au fil du temps et qui est bien stockée. Votre nouvelle culture va la consommer en première année ce qui va permettre de bons rendements. Mais un couvert jeune, c’est peu de restitutions et donc le stock de matière organique du sol décroît rapidement. Lorsqu’il sera consommé, les plantes auront du mal à se nourrir sans compter que la matière organique, dans un sol participe grandement à sa structure et à sa capacité de rétention. La diminution du taux de matière organique est aussi un facteur de dégradation des sols.

Donc au bout de 3 ans, la situation est un sol plus tassé, moins riche en matière organique, moins de pénétration d’eau, moins de stockage de l’eau et des éléments fertilisants, sol plus lessivable sur pente ou sous forte pluie, moins de pénétration de racines profondes, variétés mal adaptées aux conditions locales qui ont tendance à souffrir, moins de résistance en cas de sécheresse…

Les années de misère appelées Hunger Jähre en allemand commencent. Moindre productivité de la prairie, trous dans le couvert végétal…

Elle se termineront quand un nouvel écosystème se sera mis en place avec le remplacement progressif des variétés sélectionnées par la flore locale, la recolonisation par les vers de terre, les collemboles, les myriapodes et les micro-organismes du sol pour ne citer qu’eux, la restauration d’un sol poreux, l’augmentation de la matière organique du sol…

Elle se termineront si (et seulement si), la gestion de la pâture n’a pas tout dégradé avant. Et là, il y a deux nouvelles, une bonne et une mauvaise… commençons par la mauvaise :

Votre ancienne prairie était dégradée… enfin, ça c’est votre point de vue. Mais pour elle, c’est l’équilibre qu’elle a trouvé dans les conditions où elle était : sol, climat mais aussi conditions de gestion et d’utilisation. Si vous maintenez les mêmes conditions, au mieux, vous la retrouverez 10 ans plus tard dans le même état, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Au pire, comme le retournement l’aura affaiblie, le résultat sera encore moins bon.

Mais la bonne nouvelle, c’est que votre ancienne prairie est un écosystème, un milieu vivant qui s’adapte aux conditions que vous lui faites. Alors si vous changez les conditions, vous changerez son équilibre. Donc vous pouvez la faire évoluer dans le sens qui vous arrange. Alors bien sûr tout n’est pas possible. Si vous avez une pâture en pente, vous ne pouvez pas la rendre plate. Mais comme aux cartes, vous pouvez tirer le meilleur parti des cartes que le sort vous a mis entre les mains.

Certes, remettre en état une pâture dégradée en changeant sa gestion va prendre plusieurs années, mais à tout prendre, cela vous prendrait le même temps sinon plus en la retournant… et en plus, c’est plus cher, plus destructeur pour l’environnement et plus fatiguant !

Catherine Kaeffer

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